Les chroniques de Jean Marcel

Le coin du Penseur

"Si l'air est marin , il s'engage dans la narine"

Jean Marcel

 

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Depuis 1974, Valéry Giscard D'Estaing gouverne le royaume de France, rebaptisé Giscardie, avec une moue aristocratique.

A mon grand regret la Gauche n'a pas pris le pouvoir et son programme commun rempli d'espoir a été mis provisoirement au placard. .

Surnommé VGE, diminutif réducteur à caractère humiliant, le président à la bouche en cul de poule,  l'accordéon en bandoulière, pas rocker pour un sou, est la cible de toutes les moqueries.

Il faut dire que chaque fois qu'il essaie de se rapprocher du Peuple, le brave Giscard s'en éloigne un peu plus, créant ainsi un fossé infranchissable entre sa caste bourgeoise et cette classe populaire qu'il ne connaît pas.

Les croissants pris au petit matin avec des éboueurs de couleur ou le repas offert par un couple de français moyens sont autant de tentatives médiatiques, d'une maladresse presque touchante, inévitablement vouées à l'échec.

Ses apparitions télévisées en footballeur maigrelet ou les interviews de sa copine Danièle Gilbert sont calamiteuses, elles démontrent un peu plus que si l’homme est plutôt sympathique il n’en est pas moins définitivement ringard. Tous les dimanches , Jacques Martin et son équipe du Petit Rapporteur mettent en boîte le président à la particule démodée.

Chaque semaine un quotidien, Charlie-Hebdo, m'apporte la dose de confiance dont j'ai bien besoin pour croire en un avenir meilleur.

Cette revue est la bouteille d'oxygène qui me sauve de l'asphyxie, la dose de vitamines qui dope mes cellules grises tout en confortant mon courroux politique.

Au premier rang des démolisseurs de l'empire Giscardien, Charlie-Hebdo et son maître à penser Cavanna font un travail de sape hilarant d'utilité publique.

Je bois les paroles du sage comme du petit lait, ravi de trouver quelqu'un qui pense comme moi et qui l'exprime avec autant de talent et d'humour.  

Le rédacteur en chef de Charlie- Hebdo est le meneur d'une bande de joyeux rebelles qui illuminent mes journées tristounettes.

Cabu, Wolinski, Reiser, Siné et les autres dessinent à la Kalachnikov des pamphlets réjouissants où trône invariablement le portrait ingrat du président déplumé.

Cavanna, au noble profil de prolétaire, chevelu, moustachu et narquois, est le porte-parole d'une jeunesse révoltée par l'attitude hautaine de sa majesté Giscard. 

Porté par le discours contestataire ambiant et les éditoriaux sans pitié de l'ami Cavanna,  je me dirige vers les urnes en cette année 1978, tout fier de pouvoir voter et de faire trembler ce régime qui me déplait tant.

Je fais partie de la génération qui vient d'obtenir la  majorité à dix-huit ans et qui, sans reconnaissance aucune, s'apprête à virer ceux qui ont voté cette réforme. Jeunesse ingrate, sans doute, mais aux yeux grands ouverts sur les enjeux nationaux et les événements internationaux.

Les technocrates qui  manipulent les  chiffres avec aisance mais qui ignorent les français d'en bas sont brocardés par Coluche, collaborateur intermittent de Charlie-Hebdo.

Toutes les conditions sont réunies, le grand coup de balai que j'appelle de mes vœux est imminent.

Le résultat des  élections législatives de 1978 n'est pas à la hauteur de mes espérances. La Gauche enregistre un beau score, historique, mais devra attendre encore un peu.

« Le coup passa si près que le chapeau tomba » aurait dit le père Hugo en voyant le pouvoir vaciller sans rompre. Giscard rit jaune car ses jours sont comptés.

Je suis triste. Mon premier bulletin glissé dans l’urne n’a servi à rien.

Une éclaircie soudaine dans le ciel grisâtre. Je jubile.

Les Ritals vient de paraître.

Evénement, onde de choc, tsunami littéraire chez l’éditeur Belfond.

Cavanna publie ses mémoires.

Je me jette sur l’ouvrage comme la faim sur le pauvre Monde.

Une couverture jaune avec un vieux mètre de maçon plein de ciment. Le décor ouvrier est planté, je suis déjà chez moi avant même d’avoir ouvert le bouquin.

Au dos, une photo de l’auteur, bacchantes blanches, tignasse ébouriffée, chemise à carreaux et regard malicieux.

Je  lis, estomaqué, cette confession d’une sincérité confondante :

« C’est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois il parle au présent, des fois il parle au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l’inverse. C’est comme ça, la mémoire, ça va ça vient.Ca rend pas la chose compliquée à lire, pas du tout, mais j’ai pensé qu’il valait mieux vous dire avant. C’est rien que du vrai. Je veux dire, il n’y a rien d’inventé. Ce gosse, c’est moi quand j’étais gosse, avec mes exacts sentiments de ce temps-là. Enfin je crois. Disons que c’est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu’il est aujourd’hui, et qui ressent tellement fort l’instant qu’il revit qu’il ne peut imaginer l’avoir vécu autrement »

Jamais auparavant je n'ai lu un récit autobiographique aussi drôle, aussi bouleversant. Le premier roman de François Cavanna met du baume au cœur à celui qui vient de perdre ses illusions. Difficile de décrire ce que je ressens à la première lecture des Ritals.

Cavanna, l'homme à la dent dure, grand carnassier aux formules coupantes comme un rasoir, est un conteur d'une sensibilité inouïe, même pour le lecteur de Charlie qui s'imaginait bien le connaître.

L’auteur, apaisé, se retourne sur ses jeunes années, son évocation du Nogent d'autrefois est une merveille.

Je me régale à chaque phrase, je m'empresse de relire les passages les plus fameux ou les plus touchants, le sourire aux lèvres mais aussi, quelquefois, la larme à l'œil. Je partage tout avec ce petit garçon. Ce père gentil et travailleur, cette mère râleuse et courageuse, ces rues pleines d’enfants turbulents, toute cette histoire est la mienne, racontée par un autre.

Les Ritals est le roman que j’ai envie de lire à ce moment précis de ma vie.

Les Ritals est le roman que j’écrirai quand j’aurai des cheveux blancs et beaucoup de souvenirs en stock.

Les Ritals est un pavé, enroulé dans du papier cadeau, qui brise la vitrine des auteurs guindés qui ne savent pas sourire.

Trente-quatre ans plus tard un frisson de bonheur me parcourt encore l’échine quand je pense à ce chef d’œuvre et à son auteur, François Cavanna.

 


Lundi 21 mai 2012 1 21 /05 /Mai /2012 11:04
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Les urnes ont rendu leur verdict : ceux qui veulent travailler plus et ceux qui veulent gagner plus ne sont pas forcément les mêmes.

Quand le Travail aura complètement disparu, le 1er Mai ne sera plus une fête mais une commémoration.

L’écologie ne fait plus recette depuis que le vert est dans le fruit.

Quand un bon menteur dit la vérité on a l’impression qu’il ment.

L’exagération, en politique, c’est confondre la superficie de la Place du Trocadéro avec celle de la Place Rouge.

Quand un politicien vous traite de menteur c’est une marque de respect.

La Démocratie consiste à faire approuver par une majorité ce qui a été décidé en cercle restreint.

Bon à savoir : si vous empruntez la route qui mène de Tulle à Brive la priorité est à gauche.

A partir d’aujourd’hui les riches ne mangeront plus le caviar à la louche : ils vont l’étaler sur des toasts.

La France est chanceuse, elle a eu deux présidents socialistes. Pensons aux pays qui n’ont pas de présidents et où il est impossible de trouver deux socialistes vivants.

Au plus fort de la crise, même les riches ont du mal à payer leurs impôts.

Le comble de la malice c’est nommer une femme pour présider l’Assemblée Nationale afin d’éviter les bavardages inutiles.

Le bon footballeur français n’est pas touché par les nouvelles mesures fiscales car il joue à l’étranger.

Dans la plupart des villages français on peut faire voter les étrangers sans déchaîner les passions : il n’y a pas d’étrangers.

Quand on défend mal son bilan c’est qu’on le croit mauvais.

On peut dire tout et n’importe quoi sur les grecs mais on ne leur enlèvera jamais leurs olives.

Pour l’âge de départ en retraite, faisons comme Sarkozy : cinquante-sept ans pour tous.

Si tout le monde votait blanc est-ce que l’on y verrait plus clair pour autant ?


Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 18:20
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Nous parlons de tout et de rien, lui et moi. Nous évoquons souvent le temps qui passe. Sacré sujet de conversation. Toutes ces péripéties sans intérêt, tous ces petits moments insignifiants mis bout à bout pour former des matinées, des journées, des années, tout ça nous adorons nous le raconter, encore et encore. Parler pendant des heures du passé c’est une friandise, un bâton de réglisse, un Mistral gagnant.

Quelquefois nous tentons un saut dans l’avenir, timidement, à voix basse, presque en chuchotant. L’avenir ce n’est pas notre tasse de thé. Beaucoup trop  de surprises, de coups fourrés, de portes qui claquent, de promesses à tenir, de paramètres impossibles à gérer dans une conversation qui se respecte. Imaginer l’avenir nous laissons cela aux tireuses de cartes et aux boursicoteurs, ce n’est qu’un gagne-pain. L’avenir, nous ne pouvons pas en parler sans le connaître, c’est justement là que le bât blesse, puisque si nous le connaissions, l’avenir, nous en parlerions déjà au passé. Remarquez que cela nous arrangerait, lui et moi, puisque parler d’avant, c’est ce que nous préférons.

Nous parlons aussi des femmes. Une vraie conversation d’hommes, avec la mauvaise foi qui s’insinue dans des mots fâcheux qu’elles n’entendront jamais, heureusement pour nous. Nous déballons, nous caressons, nous taillons, nous énumérons tout ce que nous aimons chez les femmes des autres, tout ce que nous reprochons à la notre. La liste est longue, grivoise, embellie de souvenirs communs, débordante de fantasmes et de frustrations eux aussi partagés.

Lui et moi, nous parlons d’une même voix quand il s’agit de déshabiller les corps imaginaires et de recouvrir d’un voile épais notre mémoire à vif. Nous avons vécu ensemble l’étreinte chaleureuse et l’adieu glacial, le baiser langoureux et la gifle qui fouette la joue en lacérant l’âme.

Nous nous ressemblons, lui et moi. Les mêmes cernes sous les yeux quand la fatigue ou le sommeil nous assaillent. Le même regard méchant quand la rage nous prend. Le même sourire charmeur pour obtenir une faveur. 

Nos caractères s’accordent comme le feu et la glace. Il se met en colère quand je suis joyeux. Je hurle ma détresse quand il est heureux.

Amis pour la vie. Siamois qu’aucune chirurgie ne pourra séparer. Quand il mourra, je serai là, près de lui, pour le regarder partir. Si je pars le premier, il me fera un geste d’adieu bienveillant. Je le sais.

Dans le reflet du miroir nous ne faisons qu’un.


Mercredi 18 avril 2012 3 18 /04 /Avr /2012 16:55
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Inutile de vous cacher la vérité plus longtemps.

Je suis allé au Vatican.

En tant que mécréant dont l’ablation définitive de la foi, prolongée par un abandon de catéchisme, date d’une bonne quarantaine d’années, je dois avouer, le rouge aux joues, que j’ai humé l’air de la place Saint-Pierre.

J’ai attendu mon tour en faisant la queue, entouré de touristes japonais, de religieuses espagnoles et d’ecclésiastiques américains.

Je ne pouvais pas quitter Rome sans venir ici.

Le Vatican est un de ces lieux incontournables que l’on s’interdit de ne pas visiter.

Quand j’ai pénétré dans la Basilique, je me suis posé la question : Qu’est-ce que je fais là ? Question fondamentale qui enclencha une série d’interrogations tout aussi fondamentales : Suis-je la brebis égarée qui rejoint le troupeau ?

Ma liberté de penser va-t-elle disparaitre, absorbée par l’odeur d’encens et hypnotisée par la musique céleste ?

Mon vote prochain va-t-il virer à droite pour se joindre à celui des grenouilles de bénitier ? 

Mon esprit en surchauffe a passé, je dois le reconnaitre, un mauvais moment devant les reliques du brave Pierre dont le martyr ne fut pas une partie de plaisir.

Crucifié, la tête en bas, bien avant l’invention de l’Ibuprofène, le malheureux à dû souffrir de migraines terribles.

Pour le lecteur en émoi, inquiet pour ma santé mentale, je précise derechef que mon voyage a eu lieu fin mars, avant les effusions des fêtes pascales.

J’ai évité le cirque médiatique, avec l’inévitable interview du pèlerin ravi, et j’ai croisé, mais sans me retourner, le Pape Benoit en partance pour l’Amérique du Sud.

Je veux bien me fondre dans la masse chrétienne mais il y a des limites à ne pas dépasser, tout de même.

Le choc thermique terminé, mes idées se sont remises en place.

J’ai trouvé la réponse à toutes ces questions embarrassantes : Je suis venu à Rome pour voir et non pour croire.

Comme je ne crois qu’à ce que je vois, la possibilité d’une conversion subite reste faible.

Si les admirateurs de Dieu ont laissé des traces, magnifiques au demeurant, Dieu lui-même n’a rien laissé de très palpable aux pauvres humains que nous sommes.

J’ai observé avec attention et respect ce haut lieu du culte catholique, cette maison mère qui attire autant les fidèles que les curieux.

J’en ai donc  pris plein la vue, moi le promeneur dont la couche de scepticisme est épaisse comme la lave refroidie du Vésuve recouvrant Pompéi.

La visite des interminables galeries du musée du Vatican est une expérience fantastique, une plongée dans la démesure et la beauté, un voyage dans le temps dont on ne sort pas indemne.

Les fresques de Michel-Ange, de Raphael, de Botticelli, de tous les grands peintres de la Renaissance,  m’ont donné le frisson.

Je mentirais en affirmant que je reste le même homme après avoir vu le Jugement Dernier de Michel-Ange, œuvre gigantesque de cent-quatre vingt mètres carrés, pleine de quatre cents personnages aux visages torturés ou sereins.

Le génie, étalé dans les chambres de Raphael ou sur le plafond de la Chapelle Sixtine, fait naître chez le curieux un nouveau regard sur la Vie, sur l’Art et sur la Foi.

Cette amour de la Vie que nous partageons tous, ces quelques années de passage terrestre où l’homme recherche le bonheur jusqu’à son dernier souffle.

Toutes ces beautés, peintes, sculptées, par des artistes en état de grâce, des hommes, presque des surhommes, qui ont hissé la maîtrise de leur Art sur des sommets inaccessibles pour le commun des mortels.

Cette foi, présente de partout sur les murs du Vatican, cette foi qui, paraît-il, déplace les montagnes.

Cette foi qui, sans en avoir l’air, déplace les athées en quête de splendeurs et les bouleverse malgré eux.

 


Mercredi 11 avril 2012 3 11 /04 /Avr /2012 18:41
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